J.J. Cale


Un historique

L'article et la photo viennent de Rock & Folk numéro 184, de mai 1982; le dessin de Rock & Folk numéro 170, de mars 1981.
L'article est de Jean-Louis Lamaison, la photo de Jean-Pierre Leloir, le dessin de Vincent Rio.
Tous droits réservés.

Huit albums en quinze ans. Qui dit moins? Quel autre "artisse" digne de ce nom peut seulement prétendre travailler de la sorte, au ralenti, et garder intact le nombre de ses fans? J.J. Cale est bien le seul, c'est sûr, mais l'affaire est entendue: la musique de J.J. Cale n'a pas d'âge. Ses disques ne vieillissent pas et ne vieilliront jamais, voilà pourquoi on peut attendre. Maintenant, la paresse légendaire de J.J. a été quelque peu récupérée par sa maison de disques à des fins prétendument promotionnelles. A un point tel que, en France au moins, on en était arrivé à se demander qui de l'artiste ou de son distributeur était le plus flemmard. Mais tout devrait changer avec Phonogram, qui par le biais de Mercury vient de récupérer J.J. Cale.

J.J. Cale est né en 1939 à Tulsa, Oklahoma. Enfance et adolescence? Rien à signaler, tout simplement parce qu'on ne sait rien. Lorsqu'il quitte l'école, le rock a fait son apparition et Elvis fait un malheur un peu partout dans le Sud. J.J. se fait la main avec divers groupes de Tulsa, Gene Crose and the Rockets, Johnnie & the Valentines, groupes semi-pros qui écument les tavernes de la région chaque week-end. En 1959, il fait son premier voyage à Nashville pour y placer ses chansons. C'est la tasse et, lorsqu'il se retrouve fauché, il repart à Tulsa et remet ça avec un groupe du quartier. Le même scénario se reproduit pendant quatre ou cinq ans: il "monte" à Nashville, tente de placer ses chansons, déniche quelques séances à la guitare, et une fois raide retourne à Tulsa.

En 1964, Cale se lance et part à Los Angeles où il retrouve deux potes de Tulsa, Carl Radle et Leon Russell. Ce dernier a réussi, il est un pianiste de séances très demandé et s'est offert une grande maison à Hollywood, dans Skyhill Drive, dans laquelle il a installé un studio huit-pistes, et où habitent un tas de copains musiciens: Don Nix, Jesse Ed Davis, Don Preston, Chuck Blackwell, Joey Cooper, John Gallie, etc. L'ambiance est un peu trop speed pour J.J. qui préfère habiter ailleurs, mais il passe beaucoup de temps au studio à se familiariser avec les techniques d'enregistrement et de mixage. Pour vivre, il fait les bars avec un trio. C'est chez Leon que J.J. fait la connaissance de Snuff Garrett. Snuff vient d'ouvrir un studio et propose à J.J. un job d'ingénieur. Notre homme accepte et profite de ses moments libres pour faire des maquettes de ses chansons. Il enregistre même deux singles que Snuff place chez Liberty. le premier sort en 65 et comporte la version originale de "After Midnight", le second, en 66, "Outside Looking In" / "In Our Time". Et puis... et puis J.J. enregistre un album produit par Snuff Garrett: Snuff voulait faire un album commercial avec des reprises des tubes psychédéliques du moment et demande à J.J. de s'en charger. J.J. rameute tous les copains, Bobby Keys, Leon Russell, Gary Gilmore, Bill Boatman, Jimmy Karstein, Gary Sanders, bref toute la bande, et enregistre "A Trip Down The Sunset Strip" sous le nom "d'époque" des Leathercoated Minds! L'album sort sur Viva Records, le label de Leon Russell a l'époque (Viva 36003), et on y trouve des versions de "Eight Miles High", "Psychotic Reaction", "Over Under Sideways Down", "Sunshine Superman", "Mr Tambourine Man", "Puff The Magic Dragon", "Along Comes Mary", etc., ainsi que quatre compositions instrumentales de J.J. Cale ("Sunset And Clark", "Non Stop", "Arriba" et "Pot Luck") où le style de guitare du lézard est déjà sérieusement affûté. Les notes de pochette sont à hurler de rire, et la photo présente non pas J.J. mais un copain nommé Roger Tillison et Madame (Signalons que Tillison a enregistré plus tard un album pour Atco produit par Jesse Ed Davis, qu'il a une voix à faire pâlir Tom Waits, et que J.J. vient de reprendre sur son nouvel album une de ses compositions, "One Step Ahead Of The Blues"). Après ça J.J. cachetonne un peu avec la première mouture de Delaney & Bonnie, mais en décembre 67 il repart à Tulsa, où il bulle, va à la pêche, dort, et lorsqu'il a besoin de fric se trouve un groupe et quelques engagements locaux.

Une nuit, fin 70, le téléphone sonne chez J.J.: "Hey man, c'est Carl (Radle). Tu sais, je joue avec Eric Clapton maintenant, et on vient d'enregistrer une de tes chansons, "After Midnight". "Hompff", répond J.J. Cale. Un mois plus tard, "After Midnight" est dans le Top 20 américain et J.J. Cale à la pêche aux grenouilles. C'est alors que Audie Ashworth, que J.J. a rencontré au cours d'un de ses voyages à Nashville, lui propose de venir voir si par hasard il n'y aurait pas moyen de faire quelque chose. Audie travaille alors pour H.L.I., une agence de management qui dépend des Editions Moss Rose. Audie signe J.J. en édition chez Moss Rose, et décide d'utiliser le petit studio quatre-pistes réservé aux auteurs maison pour enregistrer le premier album de Cale. "Naturally" est enregistré en six jours... échelonnés sur une période de neuf mois, because problèmes financiers et studio pas toujours libre. Deux jours chez Moss Rose en septembre 70, et trois jours à Mt Juliet dans le studio du guitariste Harold Bradley, Bradley's Barn, en octobre 70 et juin 71. En septembre 70, Carl Radle est de passage à Nashville avec Derek & the Dominoes, et J.J. l'invite à venir jouer de la basse sur quelques titres. Radle aime ce qu'il entend et apporte une cassette à Leon Russell. Leon aime... et décide de sortir le disque sur son nouveau label, Shelter. "Naturally" reste pour beaucoup le meilleur album de J.J. Cale. Un disque pépère, égoïste, car à l'époque ni l'auteur ni son producteur n'ont quoi que ce soit à perdre dans l'aventure, ni aucune contingence commerciale à respecter. pour J.J., "Naturally" était un petit plaisir qu'il se faisait, persuadé que l'aventure serait sans lendemain. Il se trompait. En quelques mois, "Naturally" grimpe dans le Top 50 et "Crazy Mama" atteint la 22e place du Hot 100. Cale se retrouve "star" sans le vouloir et sans savoir vraiment ce que cela implique. Très vite, l'affaire se corse lorsqu'il est obligé de partir en tournée. La première fois il s'exécute, mais, au bout de quelques jours, rien ne va plus. Chez Shelter on est compréhensif et on lui fiche la paix (Se reporter au disque à disque de J.J. Cale, Rock & Folk 141).

En avril 72, J.J. rentre à nouveau en studio pour enregistrer "Really". L'affaire prend trois mois au cours desquels J.J. et Audie se baladent, et pour leur premier "vrai" disque ils n'utilisent pas moins de cinq studios différents, de Nashville à Muscle Shoals. J.J. aime ça, subir l'influence de différents musiciens et le feeling de divers studios. Cela deviendra un peu une tradition et tous ses disques seront enregistrés de la sorte, sur des coups de tête, toujours au feeling. Si "Really" sonne un peu trop "pro" après "Naturally", où J.J. nous l'avait fait à l'estomac, tout rentre dans l'ordre en 73 avec "Okie", qui est une sacrée merveille. Audie a même été jusqu'à installer ses magnétos à Tulsa, sur la terrasse de la maison de J.J. Cale, pour trois titres. Il ressort de ce disque une impression de paix et de bonheur tout simplement palpable. Les sons de batterie, les cuivres qui doivent souffler vautrés dans leurs fauteuils, tout est inouï.

Ensuite, il faut attendre 1976 pour voir arriver "Troubadour". Trois annés passées en grande partie à tourner un partout dans le monde, y compris en Europe et en France. J.J. va même en Australie où il est carrément une superstar, avec son nom en haut de l'affiche avant les Doobie Brothers et l'Average White Band. Mais il en faut plus pour l'émouvoir, même s'il ne comprend pas bien ce qui se passe et si malgré lui il devient de plus en plus professionnel. Sur "Troubadour" les premières concessions apparaissent, même si elles sont infimes. Une production un peu plus léchée, des tempos et un mixage plus aggressifs, c'est tout mais on sent la différence. "Troubadour" est l'album de J.J. le plus "fini"; ce n'est peut-être pas un hasard si c'est lui qui a mixé la plupart des titres. Karl Himmel, l'un des batteurs qu'il utilise régulièrement, déclare d'ailleurs que J.J. Cale est un ingénieur du son hors-pair, doté d'une oreille peu commune: "Si je devais faire un album, c'est sans aucun doute J.J. que je prendrais comme ingénieur du son: ses mixages sont fantastiques".

"5" sort en 79, mais entre-temps J.J. et Audie Ashworth se sont amusés à produire un album de Gordon Payne pour A & M. Un chouette disque où J.J. n'apparaît à la guitare que sur un seul titre. Avec "5", ça se gâte un peu. Il semble que J.J. se soit mis en ménage avec une certaine Christine Lakeland, et ça a l'air d'être le grand amour. Il n'y aurait rien à redire si la dame se contentait de faire frire le poulet et de servir le bourbon et le thé glacé, mais la bougresse compose, chante et joue de la guitare. Soyons honnêtes: "5" est un très bon disque mais, que voulez-vous, moi, J.J. Cale je l'aime tout seul, pas en duo. Détail amusant: Billy Cox joue de la basse sur un titre. Et puis J.J. et Audie se sont installé un petit studio à Nashville, baptisé Crazy Mamas, et ont monté leur maison d'édition. Sur "Shades" (1981), Miss Lakeland est toujours là mais on l'entend peu. Voilà un disque que les fans ont un peu snobé, peut-être à cause des superstars genre James Burton, Glenn Hardin, Hal Blaine. Mais tout cela swingue gentiment, et ces gens-là sont trop fins pour en rajouter. J.J. reste le patron. "Shades", enregistré en 1980, était le dernier album que J.J. devait à Shelter. Après ça, comme tout le monde (Tom Petty, Dwight Twilley), il fait ses valises. Bizarre, tous ces gens qui désertent Shelter depuis que le label a été racheté par MCA... On se demande bien où J.J. va atterrir, et finalement il se pose chez Mercury. "Grasshopper" est encore tout frais, et Bailleux vous en a fait une tartine il y a deux mois. Côté titres, J.J. ne s'est pas fatigué, trois de ses compositions portent des noms déjà prestigieux: "You Keep Me Hangin' On", "Devil In Disguise" et "Nobody but You". J'ai peut-être l'air de faire la fine bouche, mais il n'en est rien: tous les disques de J.J. Cale sont de fameux investissements. Tous. Ma combinaison gagnante est la suivante: 1-3-4-2-7-6-5, mais les cinq derniers arrivent dans un mouchoir. Quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, que l'humeur soit au beau fixe ou au blues, il y a un morceau de J.J. Cale pour chaque moment de la vie d'un honnête homme. Qui peut en dire autant?


Retour...